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Témoignage de Mathilde, Étudiante et Mère seule de Saint Denis 2/3

Coronavirus, Crise sanitaire, répression : 

APPEL AUX TEMOIGNAGES DES

FEMMES DES QUARTIERS POPULAIRES !

 

En cette terrible période de pandémie, plus que jamais on garde notre ligne : la parole aux femmes exploitées, sans papiers, des quartiers populaires !

Nous invitons les femmes à nous raconter leur quotidien, au travail et/ou confiné.es.

Lundi 13 avril, nous avons publié la première partie du témoignage de Mathilde, âgée de 25 ans, étudiante et mère seule de Saint Denis.  Présente lors de notre forum "Pour un Féminisme Populaire", elle nous expliquait la situation des mère célibaitaire devant un système patriarcal violent. Durant le confinement, elle revient sur sa lutte contre le racisme et le sexisme qui rythme sa survie.

"Mais avec cette épidémie on est passé des doubles journées, aux triples journées ! "

 

 

Mode de garde : Walou!! C’est la galère ! Quand on a fermé l’école j’étais au bout de ma life ! J’ai direct appelé ma pote qui est dans la même situation que moi de mère seule, travailleuses et étudiante, donc on s’est organisé pour garder les enfants et pour que celle qui travaille ne soit pas dérangée, et surtout ne se sente redevable de rien. C’est pour ça qu’e ça faisait sens qu’on s’organise ensemble parce que comme on est dans la même situation, ce n’est pas du dépannage, c’est une vraie organisation! On prend en compte les besoins horaires, conditions de travail, le silence, le besoin de travailler dans une pièce fermée ou non, etc. On co-garde les enfants. Celle qui garde fait les activités avec les enfants. C’est carré.  

 

Et pour l’organisation on a pris la décision de se confiner entre mères seules pour pouvoir s’organiser entre le travail et garde d’enfant, à savoir 3h de travail par jour, le matin. C’est le meilleur équilibre qu’on ait trouvé pour que les petits ne se sentent pas largués et qu’en même temps on est un temps structuré dédié au travail. On doit travailler sur des courtes plages horaires et il faut être plus rapide efficace. On passe de 8h par jour à 3h un jour sur deux. On a moins de 25% de notre temps habituel pour faire le même travail que d’habitude. Ça force à prioriser, surtout que quand t’es précaire, t’as pas qu’un seul travail. Et comme on est aussi des êtres humains, on a aussi tes projets persos bah là c’est simple tu dois faire le sacrifice de ces projets si tu veux boucler la fin du mois. Et encore moi j’ai beaucoup de chance parce que tout ça, ça vaut quand t’as la possibilité de faire du télé travail ce qui est quasiment jamais le cas dans le cadre de taf pas déclarés… 

 

Mais avec cette épidémie on est passé des doubles journées, aux triples journées ! C’est à dire que jusqu’à présent on enchaine une journée d’activité (travail/études) par la seconde journée de vie domestique/ de mère. Maintenant on doit toujours assurer cette double journée, sauf que l’école ne prend plus le relais et qu’en même temps on s’ajoute le travail de maitresse d’école. Et puis c’est plus l’un après l’autre mais les 3 en même temps. Déjà que c’était tendu avant, mais là pour peux que ton enfant ne fasse pas ses nuits c’est épuisant ! Tout l’enjeu est donc déjà pas pété un plomb et aussi de mettre un ordre. Chose quasi impossible si on est seule.  

 

 

"Et là, je re-connecte quelque chose avec ma fille. Aujourd’hui dans la relation avec ma fille, ça me re-légitime dans ma place de transmission, qu’on me retire au quotidien, soit en me faisant passer pour illégitime, stupide, trop jeune, etc."

 

 

Je m’en fiche un peu de la scolarité à la maison, c’est assumé. Elle est en maternelle. J’estime que ma fille n’a pas à rendre des comptes sur ces connaissances à 4 ans. Le problème c’est que la maitresse et la directrice nous appellent tout le temps, je l’esquivais mais elle a fini par m’appeler en inconnu du coup je me suis fait cramer et j’ai cédé je lui ai même donné mon mail, bref, elles sont sympas dans cette maternelle heureusement…  

Mais ce qui est important pour moi c’est de les stimuler. En temps normal, on n'a pas le temps de les occuper intellectuellement, on a délégué ça à l’école. Et là, je re-connecte quelque chose avec ma fille. Aujourd’hui dans la relation avec ma fille, ça me re-légitime dans ma place de transmission, qu’on me retire au quotidien, soit en me faisant passer pour illégitime, stupide, trop jeune, etc. Soit en me volant mon temps. Là je peux réinvestir cette dimension de ma maternité. Je passe des moments à échanger avec elle de cerveau à cerveau et pas juste à assurer son soin et à la traiter comme un bébé. C’est très satisfaisant pour moi. Après je pense à tous les autres parents, en particulier aux parents seuls, on les a H24 sur le dos, pour garder une relation stimulante et saine avec eux faut avoir le mental qui suit, et seuls ce n’est vraiment pas évident… 

 

Les enfants ont des inquiétudes, mais on les a mis dans le meilleur cadre possible. Et puis Ils sont deux, quand ils nous saoulent ils se plaignent entre eux. Pour leur moral c’est important. Ils sont coupés aussi du reste de leur environnement, le seul avantage c’est que comme leurs pères les délaissent tout le reste de l’année, au moins à ce niveau-là ils ne voient pas la différence.  

 

Ils développent une autre relation avec nous. Au lieu d’apprendre un programme scolaire, ils apprennent ce qui est important pour nous, ce qu’on a vraiment envie de leur transmettre. Par exemple, ma fille apprend à faire la prière avec nous, elle fait du sport avec nous. On aussi fait une activité « autoportrait » (geeeenre), elle a fait son auto portrait et j’ai sciemment fait attention à la questionner sur la façon dont elle se voit, en tant que petite fille noire et arabe. Elle a pris le temps de réfléchir à comment elle souhaitait dessiner ses yeux, ses cheveux par exemple. Bon, elle a 4 ans donc le style peut paraitre douteux, mais moi je trouve qu’elle est douée. D’ailleurs de manière générale elle se dessine beaucoup depuis le confinement, je suis contente si ça l’aide à se recentrer un peu sur elle-même, ils entendent et se disent tellement de conneries à l’école que ce n’est pas si mal pour elle d’avoir un peu l’occasion de faire le point avec moi ! Ça recentre un peu ce que je veux lui transmettre, ça renforce notre relation. Loin de moi l’idée de vanter les mérites du confinement mais pour les mères précaires, c’est une rare occasion de passer autant de temps avec nos enfants (pour le meilleur et pour le pire). En tout cas on œuvre à ce que ce temps soit de qualité donc y’a un enjeu à garder le moral aussi pour ça. Elle s’endort plus facilement le soir depuis qu’on est là. On est isolé en temps normal, mais c’est un isolement qu’on subit, qui n’est pas assumé alors que là l’isolement est devenu officiel, ça officialise notre binôme, elle me touche en ce moment. En fait nous on est préparé au quotidien à survivre à l’isolement donc au final on s'en sort pas trop mal. 

 

 

"Le confinement a fait ressortir le caractère mortel des oppressions. D'habitude, elles sont latentes, du moins quand on a un toit et un minimum de ressources."

 

Juste avant le confinement, j’avais une séance de psy où on a constaté que ma dépression avait fait un pic. Mais avec le confinement, j’ai dû prendre des mesures hyper rapides pour ma fille qui est à risque. Le fait d’avoir été confrontée à des peurs de survies et à du racisme hard dans cette première location, ça nous a ramené à la peur de la police, des voisins, et de devoir tout changer encore… Et avoir cette charge était dure. On a réaménagé l’appartement, pendant une semaine pour devoir déménager aussitôt. Tout n'était que des chocs d’adrénalines. Dans ces moments-là on a une énergie de dingue, on réfléchit vite, on porte des trucs lourds, on va vite mais après…  Après y'a une phase de décompression ou tu sens les douleurs physiques que tu t’es (qu’on t’a) infligées, la fatigue nerveuse, la fatigue physique… Tout ça, ça a été difficile à gérer notamment par rapport avec ma dépression, mais maintenant Hamdoullah ça va. J’ai beaucoup pleuré à cause du Maire, de la police, de la crise d’asthme de ma fille. J’étais en colère contre la violence patriarcale et raciste. Je me disait en boucle : « En fait on s’en fout de la santé d’une gamine et de deux mères seules, racisées, musulman"...

Le confinement a fait ressortir le caractère mortel des oppressions. D'habitude, elles sont latentes, du moins quand on a un toit et un minimum de ressources. Mais là, le fait de les avoirs aussi brutalement, c'est un choc psychologique, cognitivement c'est difficile à admettre. 

 

 

Le confinement a fait ressortir le caractère mortel des oppressions. D'habitude, elles sont latentes, du moins quand on a un toit et un minimum de ressources. Parce qu’en plus de galérer, on devait faire de notre mieux pour amortir le choc pour nos enfants : à la fois leur dire de ne pas parler s’il y a la police et en même temps de ne pas avoir trop peur. De les couper de leur quotidien, de les changer deux fois d’endroits mais de leur permettre quand même de s’y installer, même si on ne sait pas trop combien de temps ça va durer. Ce n’est pas facile pour eux de ne pas être chez eux. Et franchement ce n’est pas non plus facile pour nous de les avoir collés au bask' H24 ! Mais tous les efforts qu’on a fait par amour pour eux, pour qu’ils se sentent en sécurité avec des repères temporels notamment ça nous permet de garder un rythme. Nos journées sont hyper callées, le matin on fait des activités avec eux, repas à 13h, on fait des activités physiques l'aprem, puis diner, brossage de dents, histoire et dodo. Et en fait, c’est hyper important pour la santé mentale et physique d’avoir des heures de coucher, des heures de repas, des rituels, etc. Malgré le confinement un enfant c’est réglé comme une horloge, et ça, ça nous bénéficie énormément aussi, même si la plupart du temps ils nous font péter les plombs.  

 

Pour garder la joie de vivre, on a beaucoup donné aux enfants : chanter, danser, on a (trop) bien mangé aussi, ça joue sur le moral. On fait des activités avec eux, des activités manuelles beaucoup. Le rythme et les activités boosteuses de bien être font que dans l’ensemble ça va. Je crains un peu le retour à la normal et le contre coup mais on n'y est pas donc on va pas commencer à s’angoisser avec ça.  

D’ailleurs en ce qui concerne les suivis, je suis dépressive, ma prise en charge psychologique est donc sur pause. On est de toute manière dans la survie, pas dans le soin. Le soin c’est pour nos enfants.  

 

Pour ma fille, elle est asthmatique sévère avec des allergies respiratoires. Elle devait avoir des téléconsultations, mais la mairie nous avait refusé d’accéder à la wifi ce qu’y m’avait empêché d’établir une connexion. Donc on n'a pas eu cette consultation vidéo. Elle n’a pas eu accès au soin. Je me suis démerdée pour avoir un rdv au téléphone avec la pneumologue qui a réajusté son traitement a prescrit l’équipement nécessaire au traitement d’une crise sévère pour que je sois en mesure de la gérer de la maison. Ce qui implique que je sache manipuler le genre d’aérosol qu’on peut trouver à l’hôpital, c’est un peu stressant mais je dois à tout prix éviter d’aller à l’hôpital et la prise de corticoïdes, le temps de l’épidémie, c’est l’objectif de ce confinement.  

 

 

 

La troisième et dernière partie demain 

Témoignage de Mathilde, Étudiante et Mère seule de Saint Denis 2/3
Tag(s) : #Racismes et islamophobie, #Sexisme et violence
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